JOSÉPHINE BAKER (1906-1975)

Biographie de Kevin Labiausse www.ifrance.com/jobaker

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1906-1925 : Un premier apprentissage aux Etats-Unis

Une enfance pauvre

Josephine Baker est née le 3 juin 1906 à Saint Louis, grande ville du Midwest, située dans l'Etat du Missouri, aux Etats-Unis. Elle est la fille de Carrie Mac Donald et d'Eddie Carson.

De sa mère, Josephine hérita son corps, de son père son énergie. Artistes, ses parents avaient monté ensemble un numéro de chant et de danse.Un an après la naissance de Josephine, Eddie Carson quitta Carrie. Par la suite, Carrie eut trois autres enfants : Richard, Margaret et Willie Mae. Elle entretenait la famille en faisant des lessives. Elle traitait ses enfants avec une grande sévérité. Le froid, la puanteur, les punaises et les rats furent les compagnons d'enfance de Josephine. Pour Carrie, les enfants ne devaient pas être une charge : il fallait donc que Josephine travaille. Elle fut placée dans la maison d'une blanche à huit ans. Maltraitée, elle se réfugia chez sa grand-mère et sa tante Elvara. En 1917, une importante émeute raciale éclata à Saint Louis : trente neuf noirs furent tués et plusieurs milliers laissés sans abri. Josephine n'oublia jamais ce jour-là. A partir de 1918, elle vécut dans une maison plus décente que la précédente avec sa mère et improvisa un théâtre dans la cave, où elle laissait libre cours à sa fantaisie.

L'entrée dans le métier

Josephine avait appris à danser dans les rues, dans les cours et dans les maisons du Saint Louis noir. Les pas nouveaux s'y répandaient rapidement. La danse des jambes en caoutchouc, qu'elle développera plus tard sur les scènes parisiennes, correspondait à des mouvements bien connus aux Etats-Unis par les danseurs de jazz des années vingt. A treize ans, Josephine avait assimilé un immense répertoire de mouvements. Ce qui paraissait une spontanéité chez elle cachait en fin de compte des années de pratique quotidienne.

Après avoir quitté le foyer familial et être devenue serveuse, elle se maria avec Willie Wells. Elle se joignit bientôt à un groupe de musiciens de rue, le Jones Family Band, qui se produisait à Saint Louis. Un jour qu'y jouait une troupe en tournée, les Dixie Steppers, le directeur engagea les Jones pour combler le vide de l'entracte. Et c'est ainsi que Josephine parut pour la première fois sur une scène. Pourtant, Josephine n'était pas alors à proprement parler une "sensation" : à treize ans, elle était trop maigre pour paraître à côté des autres danseuses de la troupe. Mais le directeur des Dixie Steppers l'engagea, au titre d'habilleuse, et elle quitta ainsi Saint Louis.

La tournée de la troupe à travers le Sud fut pour Josephine la première véritable école. Dans le Sud, la troupe alla jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et dans le Nord, jusqu'à Philadelphie où Josephine épousa Willie Baker, son second mari. En avril 1921, Josephine jouait au Gibson Theater de Philadelphie avec les Dixie Steppers. Elle avait finalement réussi à entrer dans le corps de ballet, remplaçant une danseuse qui s'était blessée. Elle jouait le rôle de la girl comique, qui, en bout de file, ne faisait rien comme les autres. C'est à cette époque qu'elle fit la rencontre de Noble Sissle, l'un des créateurs de "Shuffle Along", la grande comédie musicale de l'époque, composée et interprétée par des noirs. Sissle semblait intéressé par le talent de Josephine mais son âge le fit reculer : elle avait à peine quinze ans. Déçue, Josephine décida de tenter sa chance à New York.

Josephine, révélation de Sissle et Blake

A New York, elle se fit à nouveau engager au titre d'habilleuse, mais pour la revue "Shuffle Along". Elle apprit alors tous les chants, toutes les danses, et lorsqu'une girl tomba malade, ce fut elle qui la remplaça. Sur scène, elle semblait déchaînée ; elle louchait, elle grimaçait. Elle ne tarda pas à se faire connaître, devenant une attraction à part entière. Sissle et Blake, les inséparables créateurs du spectacle, prirent conscience du petit phénomène qu'était Josephine. Ils lui annoncèrent donc qu'elle intégrerait la troupe principale à l'été 1922. Sissle et Blake firent de Josephine leur protégée particulière. Pendant plus d'un an, la troupe de "Shuffle Along" tourna à travers l'Amérique. Josephine était désormais reconnue comme artiste et gagnait bien sa vie.

Après "Shuffle Along", Josephine enchaîna presque immédiatement avec le nouveau spectacle de Sissle et Blake, "The Chocolate Dandies", en 1924. Elle avait maintenant l'un des rôles principaux. La plupart du temps, elle louchait et répétait les bouffoneries qui l'avaient fait connaître. Mais elle portait aussi une robe élégante de satin blanc fendue sur le côté.

Une fois fini "The Chocolate Dandies", Josephine alla au Plantation Club, une copie du Cotton Club, à Broadway.

 

1925 : Le choc de la Revue Nègre

La Revue Nègre : une troupe américaine, des répétitions parisiennes

Le Théâtre des Champs Elysées fut inauguré en 1912. Son emplacement dans un quartier d'hôtels et de couturiers plus que de spectacles, l'avait jusque-là desservi et il perdait de l'argent quand Rolf de Maré l'acheta en 1925. De Maré annonça son intention de le transformer en Music-Hall. L'administrateur du Théâtre André Daven était, lui, très préoccupé car l'établissement traversait une mauvaise passe. En tant que directeur artistique, il cherchait quel spectacle il pourrait bien présenter sur son vaste plateau. Le peintre cubiste Fernand Léger, ami de Daven, venait justement de voir l'exposition d'art nègre au Musée des Arts Décoratifs et lui conseilla de présenter un spectacle entièrement exécuté par des Noirs. Et, peu de temps après que Léger ait fait sa suggestion, Caroline Dudley, une Américaine qui passait son temps à parcourir le monde, surgit un beau matin dans le bureau de Daven afin de lui présenter un spectacle drôle et authentiquement nègre. Caroline Dudley avait l'idée d'emmener à Paris une revue noire comme "Shuffle Along", "Runnin' Wild" - qui avait connu un grand succès à Broadway, lançant le charleston - "The Chocolate Dandies" ou encore "Dixie to Broadway". Cette idée lui était venue alors qu'elle et son mari habitaient encore Washington et qu'elle avait assisté aux répétitions de Douglas, un petit music-hall situé dans le quartier noir. De plus, elle accompagnait souvent son père aux spectacles de café-concert noirs sur State Street à Chicago, et là, elle tomba amoureuse de la musique, du ragtime, du jazz et du tempérament fougueux des Noirs. De Maré fut ravi de la proposition de Caroline Dudley et finança son voyage à New York afin qu'elle puisse constituer sa troupe. Caroline partit directement à Harlem.

Caroline cherchait une étoile féminine et un groupe de danseuses. Impossible de débaucher celles du Cotton Club, fermé pour cause de violations de la réglementation sur la prohibition. Ethel Waters était la favorite dans les éléments du Plantation Club que Caroline visita. Mais ce fut Josephine Baker qui s'avéra être LA découverte de la journée. Josephine était déjà bien connue à Broadway à l'été 1925. A cette période, Florence Mills, la vedette régulière du Plantation Club, était en vacances et Ethel Waters la remplaçait. Josephine, âgée de dix-neuf ans, était dans le corps de ballet mais chaque soir elle sortait du rang pour faire une danse à part. Cependant, convaincre les artistes américains de partir à Paris n'était pas aussi facile que Dudley l'avait pensé : ce serait quitter l'Amérique, quitter la langue anglaise, et surtout quitter le monde noir dans lequel ils avaient toujours vécu. Néanmoins, Josephine Baker décida qu'elle partirait. Elle se rendait en effet compte que le genre de fascination qu'elle rêvait d'exercer n'était pas possible à New York, où son rôle dans le monde du spectacle se limiterait toujours à celui du bouffon. Il restait à Caroline Dudley de trouver un bon orchestre de jazz. Elle retint celui de Claude Hopkins. Pour récapituler, la troupe formait vingt-cinq artistes dont douze musiciens, parmi lesquels Sidney Bechet, huit chorus girls et surtout Josephine. Les répétitions pouvaient commencer : l'orchestre dans le sous-sol du Spiller, les filles au Club Basha. Les costumes furent réalisés dans l'appartement de la soeur de Caroline Dudley, Dorothy.

Le 16 septembre 1925, le Berengaria, ayant la troupe à bord, appareilla. Il arriva à Cherbourg le 22. La troupe continua par le train pour arriver à la Gare Saint-Lazare à Paris. La première impression de Josephine sur son arrivée à Paris, qui a dû être la même pour ses amis noirs américains, fut la liberté de moeurs en pleine rue : des hommes et des femmes pouvaient s'embrasser, des photos de femmes nues étaient en vente libre. Parmi ceux qui attendaient l'arrivée de la troupe se trouvait Paul Colin. Engagé par Daven pour réaliser l'affiche de la revue, Colin était décidé à gagner la partie. La version officielle veut que, durant la première répétition, Paul Colin regarda la troupe répétait afin de saisir l'essentiel du spectacle. Trouvant en Josephine Baker le corps exceptionnel qu'il recherchait, il décida de faire d'elle le sujet de son affiche et se permit de l'inviter dans son atelier personnel. Dans l'affiche que créa Paul Colin, Josephine apparait dans une robe blanche ajustée, entre deux hommes, l'un avec d'épaisses lèvres rouges, casqué de cheveux crépus, l'autre portant un chapeau incliné sur l'oeil et un noeud papillon à carreaux. La vedette de la revue se présente les poings sur les hanches, dans une pause qui laisse pressentir toute sa fougue. Cependant, le visage, avec ses lèvres outrées, ne s'élèvre guère au-dessus du stéréotype, et les deux faciès noirs qui l'encadrent paraissent grotesques. De plus, la vérité est à rétablir sur l'authenticité de ce travail. En effet, Caroline Dudley avait confié à Miguel Covarrubias le soin de réaliser l'affiche et les décors du spectacle.

Colin a probablement vu les esquisses de Covarrubias et se les a appropriées. On peut d'ailleurs affirmer que Covarrubias a bien peint en 1924 le personnage féminin de l'affiche signée Paul Colin. La fille que tout le monde avait toujours prise pour Josephine, que Paul Colin avait déclaré avoir dessinée d'après nature, avait en réalité été peinte par Covarrubias avant que Colin n'ait rencontré Josephine.

La paternité de l'affiche de la Revue Nègre revient donc à Miguel Covarrubias qui n'en tira aucune notoriété, alors que pour Paul Colin cette affiche fut le meilleur support publicitaire et le plus beau tremplin. On lui commanderait par la suite des illustrations et des décors. Il deviendrait par la suite un des affichistes publicitaires attitrés des spectacles, comme Cassandre et Loupot le seraient pour le tourisme.

A partir du deuxième jour de répétition, les choses devinrent sérieuses. Et comme il faisait très chaud dans le théâtre, les artistes montèrent sur le toit pour s'exercer et prendre des photos publicitaires. Les voisins qui entendaient de la musique n'avaient qu'à se pencher à la fenêtre pour jouir du spectacle offert par Josephine, en short et débardeurn dansant dans le soleil.

Cependant, dès les premières répétitions, de Maré et Daven constatèrent que tout était dans un état de désorganisation complet. Désespérés, ils prirent contact avec leur amis Jacques Charles, metteur en scène au Moulin Rouge. Jacques Charles prétendit par la suite avoir complètement réorganisé la revue, laquelle était catastrophique quand il l'avait vue en répétition.

L'événement artistique de l'année 1925

Une semaine avant la soirée d'ouverture, prévue le 2 octobre 1925, de Maré et Daven organisèrent une avant-première de la Revue Nègre pour les journalistes et les célébrités. La troupe donna deux des onze scènes qu'elle devait présenter la semaine suivante et le public fut conquis. Fernand Léger fut enthousiasmé de cette représentation. A l'issue de cette avant-première, un souper fut donné au théâtre ; Josephine y apparut au bras de Paul Colin. Alors que le public venait de la voir sur scène pratiquement nue, elle portait maintenant une robe de Paul Poiret, l'un des prestigieux couturier du moment. Tous apprécièrent le contraste.

La publicité que cette avant-première valut au spectacle donna au Tout-Paris le temps d'imaginer que la première de la Revue Nègre pourrait bien être l'un de ces événements que les Parisiens adorent. Comoedia, la revue des arts et des spectacles, fit plusieurs articles sur la Revue Nègre en attendant la première représentation publique. Le 2 octobre enfin, c'est une interview de Daven qui est publiée.

La première de la Revue Nègre eut lieu le 2 octobre 1925. La salle était pleine à craquer. Le Paris chic n'était plus venu au spectacle en aussi grand nombre depuis les Ballets Russes, avant la guerre. Anciens et nouveaux riches, hommes d'affaires et aristocrates, dandies et débauchés, tous se mêlaient les uns aux autres. On distingua dans l'auditoire Robert Desnos, Picabia, Blaise Cendrars, et Janet Flanner qui s'apprêtait à écrire pour le New Yorker la première de ses "Letters from Paris".

Quand le public se fut calmé, l'orchestre de Claude Hopkins se mit à jouer. Lorsqu'il eut attaqué le deuxième morceau, le rideau se leva sur une toile de fond figurant des bateaux à vapeur sur le Mississipi, de nuit, sur un quai et un cargo prêt à être chargé. Vêtus de couleurs vives, des hommes assis sur les balles en attente bavardaient entre eux tout en écoutant de la musique. Puis des femmes apparurent avec des robes égayées de rubans et de plumes et se mirent à danser.

Une fois le public conquis par tant d'énergie et de joie, Josephine fit son entrée, une entrée de clown. Elle marchait, ou plutôt se dandinait, les genoux écartés et pliés, l'estomac, le corps décontracté. Elle portait une chemise déchirée et un short en lambeaux. L'orchestre joua "Yes, Sir, that's my Baby" et Josephine se mit à danser le charleston. Elle grimaçait, louchait et gonflait les joues. Elle fit le grand écart, mouvant bras et jambes comme s'ils étaient désarticulés. Elle quitta la scène à quatre pattes, les jambes raides, le derrière plus haut que la tête. Elle personnifiat l'ambiguïté, le monde du bizarre.

La scène qui succéda à ce numéro délirant donna aux spectateurs l'occasion de se calmer. Sur un fond de gratte-ciel peint par Covarrubias,un vendeur de cacahuètes apparut en poussant sa charette. Tandis qu'il jouait un air triste à la clarinette, un couple d'amants traversaient la scène en dansant puis le laissait finir seul sa complainte. Le vendeur de cacahuètes était Sidney Bechet. Le tableau suivant, "Rassemblement au camp de la Louisiane", ramena sur scène Josephine et Maud de Forest. Fiancées toutes les deux au même homme, elles se battaient pour lui et le laissaient seul danser autour de son haut-de-forme. La Revue Nègre comportait encore six tableaux; succession de clichés évoquant la vie noire.

Le prochain grand moment, comparable à l'entrée de Josephine, vint avec ce qui devait être la dernière scène, située dans un cabaret de Harlem. Il y avait quelques chants et danses, après quoi Josephine et Joe Alex, censés se produire sur la scène du même cabaret, exécutaient leur fameuse "Danse Sauvage", danse d'accouplement primitive. Baker, seins nus, portait une ceinture de plumes sur une culotte de satin, et un col de plumes autour du cou. Elle avait également des plumes dans les cheveux et autour des chevilles et, détail surprenant pour une danse sauvage, elle était chausée de souliers noirs à talons plats. Mais elle donnait une telle impression de nudité que Janet Flanner se souviendrait d'elle n'ayant qu'une plume rose entre les jambes. Son partenaire la portait sur son dos. Il avait lui aussi des plumes autour des hanches, ainsi que des perles autour du cou, des genoux et des chevilles. Géant souriant, il était le parfait pendant mâle de Josephine. Renversée sur le dos, Baker agitait les jambes. Lorsqu'il la déposa, elle se lança dans ce que Flanner définît comme une "danse de l'estomac", une combinaison de divers mouvements évoquant la danse du ventre. Pour le public, cette danse était à deux doigts de l'obscène. Et, tout à coup, Josephine leva les bras au-dessus de la tête et se secoua en souriant.

Choqués, certains spectateurs se mirent à siffler, et quelques uns quittèrent la salle. D'autres applaudirent pour ce clou du programme. LaRevue Nègre était devenu l'événement artistique de l'année 1925. Comme la foule s'écoulait du théâtre, Janet Flanner alla dans la nuit écouter ceux qui avaient vu le spectacle ou ceux qui en avaient entendu parler : il n'était question que de Josephine. Les critiques allaient s'emparer du spectacle.

Yvon Novy, dans Comoedia, s'attachera au caractère vivant et improvisé de la revue. Pour lui, il s'agit bel et bien d'une "révélation". Mais le plus attentif et le mieux informé des spectateurs qui assistèrent à la Revue Nègre était l'imminent critique André Levinson. Malgré son mépris de l'art noir, Levinson fit de la revue une critique favorable, en raison surtout de son admiration pour Josephine, qui lui paraissait transcender le caractère de la danse : " C'est elle, de son trémoussement forcé, de ses dislocations téméraires, de ses mouvements lancés qu'émane le jet rythmique. Elle semble dicter au drummer envoûté, au saxophoniste ardemment tendu vers elle. [...] La musique naît de la danse, et quelle danse ! Les déhanchements de la bateleuse cynique et bon enfant, le rictus qui fait grimacer la large bouche, font place subitement à des visions dont tout bonhomie est absente. [...] Certaines poses de Miss Baker, les reins incurvés, la croupe saillante, les bras entrelacés et élevés en un simulacre phallique, évoquent tous les prestiges de la haute stature nègre. Le sens plastique d'une race de sculpteurs et les fureurs de l'Eros africain nous étreignent. Ce n'est plus la dancing-girl cocasse, c'est la Vénus noire qui hanta Baudelaire." (article d'André Levinson dans Comoedia, 12 octobre 1925).

Les critiques américaines furent moins emballées, à en juger par celle que le New Yorker publia sous la plume de Janet Flanner. Cette dernière avait trouvé la musique "plate" et le final "ennuyant" (Letter fom Paris de Janet Flanner, The New Yorker, 25 octobre 1925). Le spectacle révéla surtout comme un test les attitudes raciales. Pour Robert de Flers, membre de l'Académie Française et critique prestigieux du Figaro, premier quotidien de Paris, ce n'était que l'"offense la plus directe qu'ait jamais reçue le goût français". En effet, pour de Flers, "la Revue Nègre est un lamentable exhibitionnisme transatlantique qui semble nous faire remonter au singe en moins de temps que nous n'avons mis à en descendre. Je sais fort bien que des esprits ingénieux et délicats ont trouvé à ce divertissement une délectation secrète. Pour ma part, il m'a inspiré plutôt de la colère et quelquechose qui ressemble à de la honte. De maigres théories de négresses blanches ou déteintes, d'impénétrables couplets, de vagues hululements, des mimiques dont l'obscénité puérile exclut toute volupté, une frénésie pleine de tristesse, une noire bacchanale sans Bacchus : voilà la Revue Nègre. Vous chercherez en vain, à travers ces tableaux quelque charme exotique. Miss Joséphine Baker en est l'étoile. Va-t-elle nous proposer les gestes de bel animal et les grâces naturelles qui conviennent à sa souple et robuste jeunesse ? A l'instant même où elle paraît, elle contraint ses jambes aux cagnosités les plus affreuses, ses yeux à la loucherie le plus hideuse, son corps à une dislocation qui n'aboutit à aucun tour de force, tandis qu'elle gonfle ses joues à la mode des geunons qui cachent des noisettes." (article de Robert de Flers dans Le Figaro, 16 novembre 1925). Josephine était ainsi la grande prêtresse de la laideur. La critique de de Flers est symptomatique d'un autre lieu commun : la guerre entre les races se prépare, et si les Blancs ne "colonisent" pas, autrement dit ne dominent pas, les Noirs, ces derniers coloniseront les Blancs. Pour lui, le succès de la Revue Nègre signalait le début de l'hégémonie culturelle noire et, partant, la fin de la civilisation.

Cependant, ce côté "colonisation inverse" est à modérer. Le spectacle illustrait surtout l'exotisme et reflétait l'empire colonial dans toute sa splendeur. Originaires d'Afrique, les danses de la Revue Nègre étaient arrivées à Paris en passant par New York. Par une voie détournée, la culture africaine entrait en contact avec la culture européenne classique. La danse noire en général a eu tendance à s'ordonner et à s'intellectualiser au point de faire disparaître toute spontanéité. Ce phénomène s'est effectivement vérifié pour le cas de la Revue Nègre, d'autant plus que le corps noir était dans les années vingt particulièrement à la mode. Et pourtant, même si les scènes de la Revue Nègre avaient beau illsutrer certains aspects de la vie américaine, le public y voyait les jungles de l'Afrique, les plages frangées de cocotiers du Pacifique. La Revue Nègre excitait le public en lui rappelant l'existence d'un monde à la fois mystérieux et sexuellement disponible, étranger mais soumis. Dans l'imagination française, bien avant l'arrivée de Josephine à Paris, le corps d'une danseuse noire était comme une invite à la lubricité. Aux yeux des observateurs blancs, les danses africaines exprimaient une telle indécence, une sensualité si débridée, qu'elle ne pouvait que résulter de l'infériorité propre aux primitifs.

Il n'empêche que le caractère sulfureux relaté dans bon nombre de quotidiens fut la meilleure publicité à la Revue Nègre et à Josephine. Six semaines de gloire durant, le spectacle tint l'affiche au Théâtre des Champs Elysées. Prévue initialement pour une quinzaine, il y eut prolongation sur prolongation. Le 21 novembre, victime de son succès, la Revue Nègre dut poursuivre ses représentations au Théâtre de l'Etoile, dont la salle, plus petite, se trouvait sur les Champs Elysées, et où elle donna toute la première quinzaine de décembre. Josephine exécuta dans ce nouveau théâtre une parodie de la Pavlova en cygne noir. La fin des représentations à Paris fut définitivement fixée à la date du 17 décembre 1925.

Après ces représentations parisiennes triomphales, Caroline Dudley avait prévu une tournée européenne qui devait aller jusqu'à Moscou. Mais ce qu'elle ignorait, c'est qu'un contrat secret avait été négocié entre Josephine Baker et Paul Derval, directeur des Folies Bergère, pour la saison suivante. En attendant, Josephine partait pour Bruxelles et Berlin avec la troupe de la Revue Nègre.

Un spectacle représentatif des mutations socio-culturelles de l'époque

Josephine n'hésita pas à s'approprier le rôle de libératrice de son sexe. Par ses attitudes résolument modernes, elle a contribué à accélérer cette révolution en la portant comme un symbole. Dans le Paris des années vingt, le nom de Josephine est synonyme de liberté. Avec ses petits seins, ses hanches dénudées, ses cheveux noirs coupés courts et collés à la gomina, Josephine incarnait un grand nombre de tendances, goûts et aspirations de l'époque. Elle n'était plus une personne mais un concept et devint la "garçonne"-type, celle du célèbre roman de Victor Margueritte.

Jusqu'à présent, une longue chevelure était considérée comme la plus belle parure pour la femme. Mais, déjà en 1924, Dréan chante "Elle s'était fait couper les ch'veux". La coupe étant tellement en vogue, Baker lancera en 1926 le Bakerfix, pommade plaquante, qui connaîtra un véritable succès. Pour les couturiers des années vingt, préoccupés de libérer le corps de la femme, Josephine devint le mannequin idéal. Le couturier qui la sculpta fut Paul Poiret, plus généralement connu comme "celui qui tua le corset". Le vêtement se composait désormais d'une tunique légèrement attachée aux hanches, glissant le long du corps. La mode fut à la simplicité.

Le charleston devint la danse phare des Années Folles, diffusé principalement dans les bars et les boîtes de nuit de la capitale. Il pouvait être pratiqué en solo, à deux ou en groupes et se dansait genoux légèrement fléchis et pointes des pieds tournés vers l'intérieur. Il se caractérisait par des déplacements du poids du corps d'une jambe sur l'autre et des mouvements des bras et des mains, agités frénétiquement vers l'avant et sur les côtés. La comédie musicale "Runnin' Wild", en 1923, avait contribué au succès de cette danse. Mais en France, son grand médiateur avait été la Revue Nègre, et plus particulièrement Josephine Baker et son entrée frénétique sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. La presse s'empara régulièrement de ce sujet et en fit un phénomène de société.

L'affiche publicitaire de l'époque illustrait quelques-uns des rôles attribués aux Noirs par la société occidentale. C'étaient essentiellement des emplois subalternes qui étaient mis en scène. Echappa à ce jeu de massacre Josephine, dont la silhouette révolutionna alors la perception du corps noir. Le corps de Josephine et des autres membres de la troupe devait être compris comme l'un des nombreux "objets" africains qui soudain semblaient beaux à une avant-garde parisienne dont l'enthousiasme pour l'art africain se développait depuis deux décennies. La mode de l'art nègre pénétra rapidement dans la vie quotidienne de l'artiste et des milieux mondains. La Revue Nègre semble avoir constitué un tournant quant à la vulgarisation de la mode nègre en France. Ainsi, Josephine n'hésita pas à écrire en 1927 : "Depuis que la Revue Nègre est arrivée au Gai Paris, je dirais qu'il fait de plus en plus noir à Paris. D'ici peu, il fera tellement noir qu'on craquera une alumette, puis on en craquera une autre pour voir si la première est allumée ou non." (Paul Colin, Tumulte Noir, préfaces de Rip et Josephine Baker, Paris, éditions d'Art Succès, 1927.).

Toutes ses rencontres artistiques, Josephine les fit à Montparnasse ou Montmartre. L'écrivain afro-américain Claude Mac Kay évoqua d'ailleurs dans son autobiographie (A long way from home, 1969) le lien de parenté entre Montparnasse, Montmartre et Harlem. Le Jockey Club à Montparnasse comptait parmi les cabarets les plus fréquentés par les Américains : il se caractérisait par la mixité de sa clientèle. Après ce succès fulgurant, d'autres boîtes de nuit du même style se créèrent comme la Jungle. Montparnasse et Montmartre rivalisèrent dans la production de spectacles exotiques. D'ailleurs, le Bal Nègre de la rue Blomet était exclusivement réservé aux spectateurs noirs, antillais, africains et afro-américains. Quant à la production artistique relative à la mode nègre en général, on peut citer le peintre Jules Pascin qui céda à la même tendance que Paul Colin : ses variations sur le thème du jazz prirent la même tonalité africaine. La communauté littéraire exploita aussi abondamment l'exotisme de la culture noire. Paul Morand mettait en scène dans l'univers de ses romans des musiciens et des danseurs noirs américains. Philippe Soupault, en 1928, fut l'auteur d'un roman, Le Nègre, où le héros était un musicien de jazz et trafiquant noir américain.

Certains comme Philippe Soupault ou René Crevel dénoncèrent les abus de cette mode nègre, ses artifices de pacotille et ses débordements de racisme. Crével écrivit : "Pour les Blancs, les Noirs sont seulement des moyens, des occasions de divertissement au même titre que les esclaves des riches Romains pendant l'Empire." (cité dans Françoise Rotily, Artistes américains à Paris, 1914-1939, Paris, L'Harmattan, 1998.). Philippe Soupault accusait les Blancs d'avoir transformé et corrompu la beauté noire pour le simple désir de satisfaire à leurs fantasmes. Au contact de l'Europe, l'âme de la danse noire avait perdu de son authenticité. On retrouve ici le même type de critiques que pour la Revue Nègre : la vogue noire était un produit fabriqué, un archétype purement occidental.

Epilogue

A Bruxelles, la Revue Nègre resta une semaine à l'affiche et joua devant le Roi Albert Ier. Ce court passage dans la capitale belge ne marqua pas Josephine puisqu'elle n'en fera jamais mention dans ses nombreuses autobiographies.

La première représentation de la revue à Berlin eut lieu au Théâtre Nelson, sur la Kurfurstendamn, à la Saint Sylvestre. A cette époque, les Berlinois vivaient une période de fausse prospérité. Quand la Revue Nègre arriva à Berlin, le pire était passé. Les Allemands, s'ils gagnaient de l'argent, n'avaient aucune envie de le mettre de côté. Tous les nouveaux riches étalaient leurs fortunes dans les boîtes de nuit berlinoises les plus enfiévrées et les plus tape-à-l'oeil de l'Europe entière.

En dépit de son étrangeté, la Revue Nègre remporta presque autant de succès à Berlin qu'à Paris. Les Krupp allèrent la voir presque tous les jours. Après le finale, le public était si excité par Josephine qu'il envahissait le plateau et la portait en coulisses. Bien que le séjour de la Revue Nègre n'ait pas dépassé deux mois, cela suffit pour que le nom de Josephine prit l'aura magique réservée jusqu'alors à Greta Garbo et Marlene Dietrich. Le Berlin Illustrierte l'appela "une figure de l'expressionnisme allemand contemporain". Mais, sans le vouloir, Josephine devint le drapeau d'un autre mouvement allemand à la mode : die Freikorperkultur, autrement dit le nudisme. Cependant, les Allemands de droite considéraient Josephine Baker comme une menace à l'idéal aryen. Les chemises brunes distribuaient des prospectus dans lesquels ils l'attaquaient, la traitant de "Untermensch", c'est-à-dire de sous-être humain. Ainsi, le soir de la première, une importante manifestation hostile aux Noirs défila devant le théâtre.

La prestation de Josephine à Berlin permit à celle-ci de faire de nombreuses rencontres comme à Paris. Quand elle fit la connaissance de Max Reinhardt, ce dernier était l'un des metteurs en scène les plus influents et les plus originaux du monde. Il décida de la prendre sous sa tutelle : son talent était encore brut et elle avait besoin d'être formée. Il voulait qu'elle s'engage à suivre pendant trois ans son école d'art dramatique qui avait pour élève, entre autres, Marlene Dietrich. Après avoir rencontré une partie de l'intelligentsia et de l'avant-garde allemande des années vingt par l'intermédiaire de Reinhardt, Josephine envisagea d'accepter la proposition de ce dernier de rester à Berlin et de travailler avec lui. Cependant, elle avait donné sa parole à Paul Derval pour la nouvelle revue des Folies-Bergère et abandonna Reinhardt à Berlin.

En rentrant à Paris, Josephine abandonnait également Caroline Dudley et l'ensemble de la troupe de la Revue Nègre, les mettant dans un sacré embarras. Afin d'essayer de recouvrer au moins une partie des pertes, Caroline Dudley intenta un procès à Josephine Baker pour rupture de contrat. Elle alla bien jusqu'au palais de justice mais fut incapable de poursuivre. Dudley ne lui reprocha jamais sa défection. Elle mit uniquement Baker en garde, en lui disant qu'elle ne serait qu'un "mannequin emplumé" aux Folies Bergère. Cependant, cet échec financier causa le divorce de Caroline Dudley car son mari avait perdu toutes ses économies dans la Revue Nègre. Et pourtant, l'histoire de la Revue Nègre était loin d'être achevée. Elle vécut par l'entremise d'autres troupes négro-américaines : Louis Douglas et Black People en 1926, Folrence Mills et les Blackbirds, dite la "Seconde Revue Nègre", en 1926, New Leslie's et les Blackbirds en 1929 au Moulin Rouge.

Mais rien ne remplacera l'impact de la Revue Nègre qui aura surtout révélé Josephine. Caroline Dudley, elle, rencontrera l'écrivain Joseph Delteil avec qui elle se mariera et changera de vie. Ils se retireront en effet dans un vaste domaine, La Deltheillerie, qui sera également le titre d'un roman de Delteil publié en 1968 dans lequel l'auteur évoqua ses souvenirs et so épouse : "Nous vivons ici à la Deltheillerie quasi incognito, deux outlaws. Qui se douterait qu'il y a là-haut dans les garrigues de l'auteur de la Revue Nègre, une date légendaire pourtant dans les annales du théâtre comme le Cid ou Hernani !".

 

1926-1939 : Josephine Baker, star de Paris

Josephine célébrée

Par l'impact de la Revue Nègre, la notoriété de Josephine s'en trouva accrue et elle devint la muse de bon nombre d'artistes. Josephine était devenue l'incarnation du modernisme primitiviste, l'art nègre des cubistes en chait humaine et dénudée. A Montparnasse et Montmartre, elle rencontra le Tout-Paris artistique. La Rotonde et surtout la Coupole, l'établissement le plus huppé du quartier, fourmillait de célébrités. Elle y envoûta les maîtres de l'époque : le peintre Foujita la supplia de lui accorder une séance de pose. Elle posa pour Picasso, Van Dongen et Horst, nue pour Dunand, et Man Ray la photographia.

Le cubiste Henri Laurens la représenta dansant le charleston. En 1926, Alexandre Calder fit d'elle une caricature en fil de fer ainsi que plusieurs sculptures.

Le plus célèbre portrait de Josephine est un nu de Jean-Gabriel Domergue ; elle est assise, se penchant en avant, les lèvres moites, une fleur blanche dans les cheveux. Le tableau, qui était d'abord exposé au Grand Palais à Paris, fut reproduit en cartes postales.

Les écrivains rendirent hommage à Josephine. Francis Scott Fitzgerald la mentionna dans une de ses nouvelles, Retour à Babylone ; Charles Wales, son personnage, assistait en effet à ses "arabesques de chocolat". Maurice Sachs l'évoqua dans son ouvrage Au temps du Boeuf sur le Toit, qui raconte la vie mondaine de l'auteur sous forme de journal : "Charleston : C'est Joséphine Baker qui l'a lancé avec les nègres au music-hall des Champs Elysées. Cat's Wisker. Ce charleston universel a remplacé le blues et le shimmy." Colette la qualifiera de "plus belle panthère" et Erich Maria Remarque en parlera comme celle qui "a apporté le souffle de la jungle, la force et la beauté élémentaires, sur les scènes fatiguées de la civilisation de l'ouest". Et ce fut Josephine qui inspira à Paul Morand son roman Magie Noire. Morand voyait Josephine comme une machine à danser, alimentée par une énergie primitive. Elle répondait à sa conception de l'infatigable sauvage, emplie de joie et dont l'esprit est dépourvue de complications.

Le plus bel hommage rendu à la Revue Nègre et à Josephine dans le Paris des Années Folles fut accompli par Paul Colin qui s'empara des danseurs pour réaliser une série de dessins où il jouait sur la force et le dynamisme des couleurs. Quarante-cinq lithographies furent rassemblées dans un album nommé Tumulte Noir et édité en 1927. Deux préfaces de Rip et Josephine présentaient l'effet ensorcelant et libérateur du Tumulte Noir sur le Tout-Paris, en particulier sur les célébrités du théâtre et du music-hall. Les cinq dessins suivants formaient une transition centrée sur les artistes qui créèrent le Tumulte Noir, les présentant à la fois sur scène et dans les minuscules boîtes de Montmartre, où ils se retrouvaient après les spectacles. Colin y traduisait toutes les qualités des danseurs : la liberté et la souplesse des poses, la spontanéité et l'énergie rythmique. Outre ces lithographies, Colin signa une grande quantité de dessins et de pastels de Josephine, inspirés eux aussi par les formes cubistes de l'art africain.

Josephine aux Folies Bergère

A Paris, le music-hall entra dans son âge d'or au cours des années vingt. Les décors étaient devenus somptueux, les costumes étaient souvent faits avec le même soin que les vêtements des grands couturiers, et les spectacles s'amélioraient sous l'influence du jazz qui donnait désoemais à la danse la place privilégiée autrefois réservée au chant et à l'exhibition statique du corps. Les Folies Bergère faisaient partie de ce rêve. Paul Derval, leur directeur depuis 1919, les avaient rendues célèbres dans le monde entier en en faisant un synonyme de grivoiserie. La vedette aux Folies était considérée comme la cheville ouvrière dont tout dépendait. D'après Derval, elle décidait dès son entrée de l'ambiance de la soirée. Par ailleurs, Derval était responsable d'une redoutable organisation aux Folies Bergère : il y avait les musiciens, les machinistes, les costumiers , les habilleuses, les accessoiristes, les électriciens, les brodeuses et perlières, les modistes, les bijoutiers, les spécialistes des traînes, des éventails et des coiffures à plumes, les charpentiers, les peintres, les ferroniers, les vendeurs de billet, les ouvreuses, les administrateurs. Enfin, Derval se montrait très superstitueux quant au titre de ses revues : chacun d'entre eux devait consister en treize lettres et comporter le mot "folie".

La revue dans laquelle Josephine fit ses débuts, en 1926, s'intitulait "la Folie du Jour". Josephine entrait en scène dans une lumière crépusculaire, marchant à reculons et à quatre pattes, bras et jambes tendus, le long de l'épaisse branche d'un arbre peint, dont elle descendait ensuite comme un singe. Un explorateur blanc dormait au-dessous, au bord d'une rivière. Des noirs presque nus jouaient du tam-tam et chantaient à voix douce. Elle-même ne portait rien qu'une ceinture de bananes en peluche. Ce constume, auquel elle resterait pratiquement identifiée jusqu'à la fin de sa vie, ne manquait pas de piquant, surtout lorsqu'elle se mettait à danser et que les bananes s'agitaient, évoquant des phallus pleins de naturel et de gaieté. Elle exécutait sa danse sauvage de la Revue Nègre, mais cette fois en solo et dans un décor réaliste qui représentait la jungle africaine. C'était le tableau Fatou.

La jungle revenait une heure après son premier numéro, lorqu'une énorme boule couverte de fleurs desendait lentement sur le plateau et s'ouvrait pour révéler Josephine, vêtue maintenant d'une ceinture d'herbes et le cou entouré de plumes. Elle se lançait dans un charleston affolé. Les lumières réfléchies par le miroir projetaient l'ombre multiple de sa silhouette sur le rideau de fond et autour de la salle, de sorte qu'on avait l'impression de voir danser six versions de son ombre. Selon de nombreux comptes rendus, c'était le plus grand moment du spectacle. Même si le spectacle dans son ensemble amena les critiques d'un groupe antipronographique, Josephine Baker s'attira de nouveaux admirateurs.

C'est d'ailleurs durant cette saison qu'elle rencontra un homme capital pour sa carrière : Giuseppe Abatino, surnommé Pepito. Réputé être un gigolo, il rencontra Josephine et cette dernière discerne dans ses yeux une certaine intelligence. Il avait dix-sept ans de plus qu'ellemais cela avait peu d'importance.

Il se mit tout de suite à la tâche pour elle, passant un marché pour la pommade capillaire Bakerfix. Il décrocha un contrat de film et encouragea le projet de rédaction de ses souvenirs par Marcel Sauvage. Il l'aida même à ouvrir son premier club à Paris, "Chez Joséphine", rue Fontaine, en décembre 1926. Elle dansait tous les soirs "Chez Joséphine", où elle arrivait à une heure du matin après la représentation des Folies Bergère. Elle était devenue la Baker et son nom ne se prononçait plus qu'à la française.

En avril 1927, Josephine fut la vedette du nouveau spectacle des Folies Bergère. Les numéros comiques avaient complètement disparus. Le spectacle était uniquement visuel, avec des changements de tempo soigneusement calculés. L'une des innovations de la revue était l'emploi d'un film : tandis que Josephine dansait un black bottom, on projetait un film d'elle dansant un black bottom. Pour Josephine, le spectacle des Folies était guère différent de l'année précédente : dans une scène intitulée "Plantation", on la voyait dans une tenue déguenillée semblable à celle qu'elle portait dans la Revue Nègre. Une nouvelle fois, on la voyait avec une ceinture de banaes, mais plus anguleuses et pailletées.

Josephine la scandaleuse à travers le monde

Après un premier film désastreux, "La Sirène des Tropiques", Josephine prit conscience avec Pepito que sa popularité s'essoufflait et qu'un changement s'imposait. Pepito avait son idée là-dessus et Josephine l'adopta aussitôt : une tournée mondiale qui devait commencer en mars 1928. Avant de quitter Paris, elle organisa une représentation d'adieu salle Pleyel en janvier 1928.

Vienne était la première étape de la tournée européenne de Josephine, et avant même qu'elle n'y arrive, une opposition s'était organisée contre son spectacle. Elle fut la cible d'un groupe estudiantin de droite qui annonça son intention d'empêcher les artistes de couleur de se produire à Vienne. Les étudiants étaient également furieux de l'argent que gagnait Josephine, et qui, selon eux, aurait mieux fait d'aller aux Autrichiens. Enfin, il y avait une question de moralité : ils avaient entendu qu'elles se montrait pratiquement nue et que ses danses étaient obscènes. Ces étudiants eurent l'appui de l'Eglise catholique. Tout ce raffut fit de l'arrivée de Josephine à Vienne un grand événement. Pour avertir les gens du péril que constituait Josephine, les cloches de Saint-Paul et d'autres églises se mirent à sonner. Pepito, pour qui c'était autant de publicité, était enchanté. Les groupes conservateurs se révélèrent assez puissants pour obtenir du conseil municipal qu'il empêche Josephine de se produire comme prévu au théâtre Ronacher. Pepito trouva un théâtre plus petit, le Johann Strauss. Cependant, loin de se calmer, l'opposition s'adressa au Parlement afin qu'il interdise l'exhibition de Josephine. Les députés consacrèrent un après-midi à discuter de la perversité du numéro et à échanger des commentaires le plus souvent défavorables sur son corps et sur sa couleur. Néanmoins, Josephine allait danser. Aussi l'église Saint-Paul, qui se trouvait à côté du théâtre, annonça un office de trois jours en expiation des outrages à la moralité commis par la danseuse. Le soir de la première, on fit à nouveau sonner les cloches dans le vain espoir de détourner le public du péché. La soirée se passa sans incident et les applaudissements ne manquèrent pas.

Lorsqu'elle quitta Vienne pour poursuivre sa tournée en Hongrie, en Yougoslavie, au Danemark, en Roumanie, en Tchécoslovaquie et en Allemagne, Josephine continua de susciter la controverse. A Budapest, elle dut exécuter devant le ministre de l'Intérieur et un comité de censeur pour qu'on lui accorde officiellement le droit de se produire. A Prague, elle dut se réfugier sur le toit de sa voiture. En 1929, à Munich, la police interdit son spectacle sous prétexte qu'elle pouvait provoquer des désordres et corrompre les moeurs. En Argentine, on la considérait également comme une âme perdue, un objet de scandale, un démon d'immoralité. Ainsi, durant ses voyages animés, Josephine parlait beaucoup de la haine et de l'amour au niveau international. De là vint l'idée à Pepito d'écrire avec Felix de la Camara le roman Mon sang dans tes veines. Pendant deux ans, Josephine et Pepito ne rentrèrent à Paris que pour de brefs séjours. Ils allèrent en Autriche, en Hongrie, en Roumanie, en Italie, en Espagne, en Allemagne, au Danemark, en Suède, en Norvège, en Hollande, en Argentine, au Chili, en Uruguay et au Brésil. Si tout le monde ne vit pas Josephine en chair et en os, tout le monde ou presque vit ses affiches. Les journaux parlaient d'elle et publiaient sa photographie. Ses enregistrements se diffusaient dans toute l'Europe et ses Mémoires furent traduites en allemand, en espagnol, en italien.

La nouvelle vedette du Casino de Paris

Dans les années trente, le Casino de Paris était le music-hall le plus respectable de Paris. L'accent y était mis sur le chant et la danse plus que sur l'exhibition de la chair. Henri Varna, directeur de la salle, engagea Josephine pour mener la revue de la saison 1930-1931 et lui acheta un léopard. La vedette et son animal nommé Chiquita devinrent inséparables. Chiquita constituait un accessoire vivant soulignant l'élégance sauvage de Josephine.

La revue était intitulée "Paris qui remue". L'illustrateur Zig réalisa les affiches et les couvertures de programme. L'image qu'offre Baker - où le léopard, assis, lui tend un bouquet enrubanné - est représentative de sa complète transformation de nouveauté noire en vedette parisienne de music-hall.

La saison de la revue "Paris qui remue" tombait en même temps que l'Exposition Coloniale, et cette gigantesque célébration de l'empire colonial français servait de thème au spectacle. La revue évoquait la Martinique, l'Algérie, l'Indochine, l'Afrique équatoriale et Madagascar. D'ailleurs, dans ce spectacle, la première chanson de Josephine est "La Petite Tonkinoise" qui parle de l'amour que porte une Vietnamienne au colon français dont elle est la maîtresse. La chanson n'était pas nouvelle (Vincent Scotto l'avait composée pour Polin en 1905) mais elle était par trop appropriée à la situation pour qu'on ne la ressorte pas l'année de l'Exposition coloniale. Cependant, Scotto écrivit spécialement pour Josephine une chanson destinée à "Paris qui remue", et celle-ci devint sa chanson par excellence : "J'ai deux amours". Josephine rappelait au public à la fois son statut exotique d'étrangère et son attachement à sa ville adoptive. Elle prenait le risque de chanter et tout le monde adora. La revue du Casino de Paris fut appréciée par la critique autant que par les spectateurs, que Josephine attira en plus grand nombre que Mistinguett.

Avec ce succès, une nouvelle revue fut montée au Casino de Paris pour Josephine en 1932 : "la Joie de Paris".

Josephine Baker et l'opérette

A l'automne 1934, Josephine connut un brillant succès dans le rôle vedette de "la Créole" d'Offenbach. Il s'agissait pour elle d'un nouveau défi. Elle n'avait jamais jusqu'ici joué dans un théâtre parisien autre qu'un music-hell, et jamais elle n'avait chanté d'opérette. Son rôle était celui d'une Jamaïquaine, fille d'un Anglais et d'une indigène, qui, séduite et abandonnée par un marin français, suit celui-ci en France. La plupart des critiques convinrent que l'opérette était ratée et ne valait d'être vue que pour Josephine. Mais cette dernière était si bonne que, des mois durant, le Théâtre de Marigny, près des Champs Elysées, ne désemplit pas.

Josephine actrice

Avant d'entamer une carrière cinématographique, Josephine avait été filmée plusieurs fois, notamment pour les Actualités Gaumont suite au succès de la Revue Nègre, puis lors de ses spectacles de 1926 et 1927 aux Folies Bergère.

Mais c'est Maurice Dekobra qui lui met le pied à l'étrier en l'engageant pour son film "La Sirène des Tropiques". Le film, muet, fut tourné au cours de l'été 1927 dans la forêt de Fontainebleau, l'essentiel de l'action étant sensée se passer aux Antilles... Le fil conducteur de cette fiction était assez badine : une innocente jeune-fille des tropiques aboutit à Paris, où elle danse et se transforme en femme élégante grâce aux vêtements qu'elle porte. Le film ne fut jamais un chef d'oeuvre. Pour Josephine, ce fut une humiliation.

Les deux principaux films que tourna Josephine dans les années trente, "Zouzou" en 1934 et "Princesse Tam-Tam" en 1935, furent créés comme des moyens de propagande à son profit. "Zouzou", comédie romantique légère, avait pour autre vedette Jean Gabin. Josephine, dans le rôle d'une blanchisseuse, est consacrée à Paris. Ce nouveau film laisse ainsi encore croire que la parisianisation est possible : les carrières sont ouvertes au talent. Si Josephine avait détesté "La Sirène des Tropiques", elle adorait "Zouzou", qu'elle identifiait à l'histoire de sa vie.

Dans "Princesse Tam-Tam", même histoire de métamorphose dans un décor nord-américain, un romancier français blasé rêve de faire d'une gardienne de chèvres tunisienne une femme éblouissante qu'il puisse emmener à Paris. Le rêve se réalise mais pour finir, de retour dans son pays après son prodigieux voyage, la petite Nord-Africaine épouse le domestique du romancier et le romancier retrouve sa femme.

Le fiasco des Ziegfeld Follies

Après avoir passé dix ans en France, conquis et reconquis Paris, fait ses preuves sur l'écran aussi bien que sur scène, Josephine avait envie de retourner sans son pays et de briller à Broadway comme aux Champs-Elysées. Ainsi, elle participerait aux Ziegfeld Follies de 1936. Les Ziegfeld Follies étaient, aux Etats-Unis, ce qui se rapprochait le plus des revues parisiennes. Des répétitions intensives avaient été prévues pour ce très sompteux spectacle. Les numéros prévus pour elle à l'origine étaient du genre de ce que faisaient les noirs depuis quelques années sur les scènes new-yorkaises. Mais lorsque le metteur en scène, John Murray Anderson, vit Josephine en répétition, il changea d'idée, mesurant à quel point elle avait changé depuis son départ. Son premier numéro était une danse endiablée du style conga qui descendait en ligne droite de ce qu'elle avait fait à Paris. De même que le costume qu'elle portait : une version stylisée de sa fameuse ceinture de bananes, mais où les bananes étaient remplacées par des défenses.

Les critiques furent accablantes. Dans la salle immense du Winter Garden où se produisaient les Follies à New York, on entendait difficilement sa voix. Le Time fut très dur : "Josephine Baker est la fille d'une laveuse de linge de Saint Louis qui est sortie d'une revue nègre burlesque pour connaître soudain à Paris une vie d'adulation et de luxe durant le boom des années vingt. Du point de vue de l'attrait sexuel, pour les Européens blasés genre amateurs de jazz, une fille nègre a toujours une longueur d'avance. La nuance fauve particulière de la peau nue de la grande et filiforme Josephine Baker a fouetté le sang des Français. Mais pour les spectateurs de Manhattan qui l'ont vue la semaine dernière, ce n'était qu'une jeune négresse aux dents de lapin dont le corps ne valait pas mieux que celui de tant d'artistes de cabaret, et qui pour la danse et le chant, se serait fait évincer pratiquement partout en dehors de Paris." (Time, 10 février 1936).

C'était comme artiste, non comme artiste noire, que Baker voulait s'imposer aux Etats-Unis. Mais la chose n'était pas possible. On la priait d'utiliser l'entrée de service de son hôtel ; on lui refusa même l'entrée d'un cabaret. Ces rebuffades lui étaient très pénibles. Quoi qu'il en soit, elle tenait Pepito responsable du fiasco des Follies. Pepito la laissa à New York et rentra seul à Paris. Josephine ouvrit un cabaret où elle se produisait après son travail aux Follies. L'endroit était en fait un restaurant chic, le Mirage, qui fonctionnait comme tel la première partie de la soirée avant de devenir "Chez Josephine Baker". Le club fut un succès. Seulement, Josephine apprit peu de temps après la mort de Pepito, foudroyé par un cancer eu printemps 1936. Ayant compris qu'elle n'avait pas sa place aux Etats-Unis, elle préféra revenir se réfugier à Paris.

Tandis qu'elle était encore aux Ziegfeld Follies, Paul Derval, le directeur des Folies Bergère, vint lui proposer de mener la prochaine revue. Une nouvelle Exposition Universelle devait avoir lieu en 1937, et les Folies comptaient profiter des foules qu'elle attirerait à Paris. Le spectacle devait commencer en automne 1936.

Par ailleurs, Josephine se maria avec Jean Lion, courtier en sucre, riche et mondain, en novembre 1937. En se mariant, elle obtenait la nationalité française. Autrement, sa vie ne changea guère. Quatorze mois après le mariage, elle déposait une demande de divorce. Le juge qui, en 1942, finit par l'accorder, déclara qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion d'apprendre à se connaître.

 

1939-1945 : Un engagement volontaire dans la Résistance

L'entrée en guerre

En septembre 1939, quand la France déclara la guerre à l'Allemagne en réponse à l'invasion de la Pologne, Josephine fut recrutée par le Deuxième Bureau. On y cherchait en effet des gens dont leur profession permettait de se déplacer librement et de recueillir des informations. Dans les faits, ce fut Daniel Marouani, frêre aîné de l'agent de Josephine, qui suggéra à Jacques Abtey, chef du contre-espionnage militaire à Paris, de l'engager. Ainsi, durant la drôle de guerre, entre septembre 1939 et mai 1940, Josephine glana toutes les informations qu'elle put sur l'emplacement des troupes allemandes auprès des officiels qu'elle rencontrait dans des soirées. Elle reprenait le soir sa place au Casino de Paris. De plus, dans l'après-midi, elle consacrait quelques heures au tournage de son dernier film "Fausse alerte". Ce long métrage, qui fut pourtant entièrement tourné et officiellement diffusé, passa inaperçu. Son héroïne ne le mentionna pas dans ses mémoires et la débutante Micheline Presle, qui campait là l'un de ses tout premiers rôles, avoue aujourd'hui n'en avoir conservé qu'un vague souvenir, tant le contexte de l'époque fit de cette production une oeuvre bâclée. Enfin, elle soutint le moral des troupes en se produisant avec Maurice Chevalier sur la ligne Maginot.

Les représentations du Casino de Paris furent définitivement interrompues lorsque les Allemands eurent franchis la ligne Maginot. Josephine gagna en voiture le château des Milandes, en Dordogne, où elle vivait depuis 1936. Jacques Abtey, lui, avait décidé de rejoindre de Gaulle à Londres et d'établir une liaison entre les réseaux de résistance de France et d'Angleterre. Il espérait que Josephine trouverait un moyen de l'aider. Ainsi, durant l'été 1940, il retrouva Josephine aux Milandes qui abritaient également un officier de marine français né au Mexique, un aviateur breton et un couple de réfugiés belges. Pour mieux s'organiser, Josephine se dota de moyens sophistiqués en faisant installer un puissant récepteur radio dans la grosse tour du château.

L'aventure africaine

Abtey prit contact avec le colonel Paillole, qui dirigeait le contre-espionnage militaire à Marseille. Il deviendrait Jean-François Hébert, ancien artiste de music-hall et désormais secrétaire et assistant de Josephine. Celle-ci était sensée partir en tournée au Portugal et en Amérique du Sud, et Abtey l'accompagnerait, apportant au Portugal des renseignements à transmettre en Angleterre. Ces renseignements étaient écrits à l'encre sympathique sur les partitions de Josephine. Seulement, Josephine devait reprendre contact avec Paillole : elle partit donc pour Marseille. Rien ne justifiant sa présence dans la cité phocéenne, elle y reprit "la Créole", l'opérette qu'elle avait jouée à Paris en 1934. Abtey, toujours au Portugal, reçut des instructions de Londres : il transmettrait à de Gaulle et à ses alliés britanniques les informations que recueilleraient en France Paillole et son réseau de résistance. Baker et lui seraient basés au Maroc, où Paillole ferait parvenir à Abtey les renseignements qu'il apporterait à son tour au Portugal ; du Portugal, un contact direct pouvait être établi avec Londres. En partant pour le Maroc, Josephine et Abtey purent aider Solmsen, producteur de cinéma d'origine allemande, et son ami Fritz à quitter la France. Ainsi se retrouvèrent-ils tous à Casablanca. Abtey n'ayant pu obtenir de visa, Josephine se rendit seule au Portugal transmettre les informations de Paillole. De retour au Maroc et désormais installée à Marrakech, elle reprit sa vie avec Abtey. Elle y avait des amis importants : Moulay Larbi el-Alaoui, le cousin du sultan, et Si Mohammed Menebhi, son beau-frère, fils de l'ex-grand-vizir, qui occupait à Marrakech le palais de son père. Grâce à eux, Josephine fit la connaissance de Si Thami el-Glaoui, le puissant pacha de Marrakech.

Une absence provisoire

Josephine tomba malade en juin 1941. Elle entra à cette date à la clinique Mers Sultan à Casablanca et n'en ressortit qu'en 1942. Non seulement sa carrière d'agent de renseignements militaire était terminée, mais sa vie même faillit prendre fin par trois fois. A l'origine du mal, Lynn Haney, auteur d'une biographie de Josephine, parlera de fausse couche donnant lieu à une infection. Jacqueline Abtey, elle, parlera d'une mauvaise réaction à une injection d'Ipedol. Ce ne fut qu'un an après son entrée en clinique qu'elle fut assez forte pour subir une opération. Quand les troupes américaines entrèrent à Casablanca, Josephine voulut sortir les voir. Un mois plus tard, elle quittait la clinique de Casablanca et retournait à Marrakech achever de se rétablir. Mais elle tomba à nouveau malade, atteinte cette fois-ci de paratyphoïde. Dès qu'elle se sentit mieux, Sidney William, directeur des activités de la Croix Rouge au profit des soldats noirs américains d'Angleterre et d'Afrique du Nord, vint la chercher : il lui demanda de chanter pour l'ouverture du club de la Croix Rouge destiné aux soldats américains noirs de Casablanca. Elle accepta, et, en mars 1943, elle se retrouva à chanter en public pour la première fois depuis deux ans.

Un come-back en forme de propagande

Josephine se mit à chanter régulièrement pour les soldats français, britanniques et américains d'Afrique du Nord. Elle devint à cette époque une vraie gaulliste. Ainsi, au printemps 1943, de Gaulle installant à Alger son quartier général, il lui offrit une petite croix de Lorraine en or pour la remercier de ses services. Elle était son ambassadeur, son instrument de propagande en Afrique du Nord. Au cours d'une longue tournée avec Abtey, sur ordre militaire, Si Mohammed Menebhi les accompagna, déguisé en interprète. Tous trois traversèrent en jeep toute l'Afrique du Nord, de Marrakech au Caire. Du Caire, ils gagnèrent Beyrouth par avion pour poursuivre leur tournée à travers le Moyen-Orient. En Syrie et en Palestine aussi bien qu'au Liban, ils donnèrent des représentations au profit de la résistance. Essentiellement en reconnaissance des services de propagande qu'elle avait rendus au cours de cette impressionnante tournée, on la fit sous-lieutenant des troupes féminines auxiliaires de l'armée de l'air française.

Le retour en France

Après la libération de Paris, en août 1944, Josephine rentra en France avec les autres femmes de l'armée de l'air, par train d'Alger à Oran, puis par bateau jusqu'à Marseille, où elle débarqua en octobre.

On la vit goûter à nouveau l'air de Paris et descendre les Champs Elysées dans son uniforme, poursuivie par une meute de journalistes. Désormais, elle donnait des spectacles dans toute la France pour l'armée et les hôpitaux. Elle prit pour chef d'orchestre Jo Bouillon et refusa de se faire payer. Après le sud puis l'est de la France, vint l'entrée en Allemagne. Buchenwald la surprit dans toute son horreur ; elle chanta pour les survivants. Puis, ce fut une tournée qui emmena Josephine et l'orchestre de Jo Bouillon en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Norvège, en Finlande, au Danemark et en Suède. Durant l'année 1946, elle continua d'avoir des ennuis de santé, et, en octobre 1946, elle était dans une clinique de Neuilly pour une nouvelle opération au ventre lorsqu'elle fut décorée de la médaille de la Résistance. Le colonel de Boissoudy lui épingla sa médaille sous les yeux de madame de Boissieu, la fille de de Gaulle.

L'activité de résistante de Josephine fut rendue publique en 1949 à travers un ouvrage de son co-équipier, Jacques Abtey, La Guerre secrère de Josephine Baker, accompagné d'une lettre liminaire de de Gaulle, puis à nouveau en 1961, à travers un récit romancé.

La véritable récompense de ces années de guerre eut lieu le 18 août 1961 aux Milandes. Ce jour là, le Général Valin remit à Josephine les insignes de la Légion d'honneur, ainsi que la Croix de Guerre avec palme.

1946-1953 : Le premier essor des Milandes

Peu après la guerre et des problèmes de santé à répétition, Josephine consacra son énergie à transformer les Milandes, sa maison de campagne de Dordogne, en un mélange d'attraction touristique et de centre d'éducation. Elle avait le projet d'adopter des enfants de races et de nationalités diverses pour démontrer les possibilités de fraternité du monde et construire autour d'eux une communauté modèle. Dans ce projet, Jo Bouillon, le chef d'orchestre français qu'elle avait épousé en 1947, devait jouer un rôle essentiel.

Château délabré situé au sommet d'une colline dans le Périgord, les Milandes constituait un très bel écrin pour les désirs de Josephine. Il fallut d'abord restaurer la maison, un bâtiment du XVé siècle réaménagé dans les années vingt, et y amener l'eau, l'électricité et le téléphone.

Pour effectuer les travaux, "Jo et Jo" installèrent soixante familles dans le village avoisinant, alors pratiquement abandonné. La ferme fut peuplée de six cents poules, de vaches et de cochons, de chiens et de paons.

Les travaux terminés, l'endroit comportait deux hôtels, un golf miniature, des courts de tennis, des terrains de volley et de basketball, un musée de la cire présentant des scènes de la vie de Josephine, des écuries, une fabrique de foie gras, une station essence et un bureau de poste. Vu la difficulté de faire venir des touristes dans un lieu aussi éloigné, un héliport avait été prévu.

Tout cela coûtait de l'argent . Josephine devait remonter sur scène. A l'automne 1949, elle menait une fois de plus la revue aux Folies Bergère, intitulée "Fééries et Folies". Dans le rôle de Marie, reine d'Ecosse, elle allait à son exécution en chantant l'Ave Maria de Schubert. Au moment où la hache tombait, un décor de vitraux transformait brusquement la scène en cathédrale.

Une tournée américaine mouvementée

Après un passage décevant aux Etats-Unis en 1948, principalement dû à des problèmes de couleur de peau, Josephine était décidée d'y retourner et de montrer de quoi elle était capable. En 1951, elle commença par se rendre à Cuba. Elle y rencontra un tel succès que la direction du Copa City de Miami l'engagea pour un grand spectacle.

Elle exigea dans les négociations que son contrat comporte une clause de non-discrimination : elle n'accepterait de se produire que si les noirs étaient admis parmi les spectateurs. Jamais auparavant aucun artiste ne s'était produit à Miami devant un public mixte, et les négociations avec le Copa City furent longues et difficiles. Elle s'y produisit en janvier 1951. En mars, elle passa au Strand, un grand cinéma de New York, puis elle partit pour Chicago, Boston et Hollywood. Les critiques furent toutes excellentes. A quarante-cinq ans, Josephine obtenait enfin, non comme curiosité mais comme artiste à part entière, le succès qu'elle avait toujours espéré aux Etats-Unis.

Parallèlement à son spectacle, elle se battit alors un peu partout pour les droits civiques et pour l'intégration des noirs, n'hésitant à contredire les règlements des restaurants, des hôtels et de certaines entreprises. Cette activité d'intégration culmina en octobre 1951, au Stork Club de New York. Le Stork Club comptait parmi les cabarets de la ville les plus en vogue, le haut lieu du snobisme. Son directeur était Sherman Billingsley et il avait pour ami le célèbre journaliste Walter Winchell. Josephine Baker, après sa représentation au Roxy, décida d'aller y manger. Seulement, Billingsley voyait d'un très mauvais oeil les noirs qui pénétraient dans son établissement et n'hésitait pas à refuser l'entrée à certains d'entre eux. Josephine passa sa commande mais rien ne vint. Ignorée et sûre que c'était une affaire de ségrégation, elle téléphona à un préfet de police noir et à son avocat. Si son accusation de discrimination pouvait être prouvée, le Stork Club serait en infraction à l'égard de deux lois de l'Etat : celle sur les droits civiques, et celle sur le contrôle des boissons alcooliques. Par ailleurs, elle en voulait beaucoup à Walter Winchell de ne pas avoir protesté contre la façon dont on l'avait traité. Aussi, le lendemain, lui envoya-t-elle un télégramme où elle se plaignait de sa conduite. Winchell, connu pour avoir défendu les minorités tout au long de sa carrière de journaliste, semblait ne pas avoir vu ce qui s'était passé au Stork. Quoi qu'il en soit, un piquet fut organisé devant le Stork par le NAACP. Et, à mesure que les jours passaient, l'incident ressemblait davantage à une lutte entre Walter Winchell et Josephine Baker. Il vint alors à l'idée de Winchell que le comportement de Baker devait faire partie d'un complot communiste. Il en rajouta en déformant les propos des Mémoires de la danseuse, développant ainsi la thèse que cette dernière était fascite, ayant aidé Mussolini. Désormais, le seul souci de Josephine était d'être réhabilitée. Peu importe si elle mettait en péril sa tournée américaine et de fait ses cachets, qui devaient lui servir pour les nombreux aménagements aux Milandes, il fallait que justice soit faite. L'incident du Stork Club s'avéra désastreux pour la carrière et la réputation de Winchell. Jamais jusque là ses ennemis n'avaient pu l'attaquer publiquement ; désormais, ils se mirent à le faire. Avec le recul du temps, il semble que Josephine Baker se soit bien tirée de la bataille du Stork Club. Mais sur le moment, cette bataille parut avant tout nuire à sa carrière.

Ses convictions politiques, plus qu'étranges, l'amenèrent à se nuire davantage en se rendant en Argentine en 1952, séduite par Peron, et en prononçant des discours clairement anti-américains. Quand, pour la punir, le service d'immigration menaça de ne plus la laisser entrer aux Etats-Unis, elle répliqua avec irritation qu'être exclue des Etats-Unis serait pour elle un honneur. Et c'est ainsi qu'elle acheva de se fermer le plus vaste auditoire de son talent.

1954-1968 : Les Milandes, siège de la tribu Arc-en-Ciel

Une succession d 'adoptions

Josephine avait dans l'idée depuis quelque temps d'adopter quatre enfants - un noir, un blanc, un jaune, un rouge - qui seraient élevés aux Milandes et constitueraient le coeur de son domaine, les Milandes. Elle connaissait déjà le nom qu'elle donnerait à sa famille : la tribu Arc-en-Ciel. Si Josephine avait connu une enfance difficile à Saint Louis, elle était décidée de donner le meilleur à ses bambins, de les choyer et de les dorloter.

Josephine adopta son premier enfant au Japon lors de la tournée qu'elle y fit au printemps 1954. Il avait près de deux ans et s'appelait Akio.

Elle adopta lors de ce même voyage un autre enfant : Tenuya, qui sera renommé Janot. Josephine était constamment en tournée et, à partir de 1954, ramena des enfants de ses voyages un peu comme on ramène des souvenirs. Pour son enfant blanc, elle alla en Scandinavie d'où elle ramena Jari. En Colombie, elle trouva Luis, un petit noir. Josephine avait désormais quatre enfants : deux orientaux, un blanc et un noir. Jari était protestant, Akio bouddhiste, Luis catholique et Janot shintoïste. Elle adopta en France Jean-Claude, catholique, puis Moïse, juif. Pour Jo Bouillon, le nombre de six enfants était plus que suffisant. Josephine ne l'entendait pas de cette oreille. Ainsi, chaque nouvelle adoption provoquerait une dispute dans le couple. Des cyniques prétendaient qu'elle se servait de ses enfants pour sa carrière et sa popularité. Quoi qu'il en soit, ses enfants coûtaient cher, d'autant plus que Josephine fit venir des Etats-Unis sa mère, Richard son frère, Margaret sa soeur et Elmo Wallace le mari de cette dernière.

De sa tournée en Afrique du Nord de 1956, Josephine ramena deux enfants, un garçon et une fille : Brahim, musulman, et Marianne, catholique. Un an plus tard, d'une autre tournée en Afrique, elle ramena Kofi, un Ivoirien. En 1959, elle adopta un petit Indien du Venezuela prénommé Mara. La même année, à Noël, elle ramena André renommé Noël. Comme douzième et dernier enfant, elle adopta encore une fille, née en France, Stellina. La tribu était au complet.

Mais, en plus des enfants qu'elle se destinait, Josephine revint un jour à la maison avec un bébé pour sa soeur : Rama.

Le début des problèmes financiers

La "capitale de la fraternité" de Josephine coûtait de plus en plus d'argent. A la fin des années cinquante, période la plus faste des Milandes, le domaine accueillait 300 000 visiteurs par an. Mais Josephine ne sut jamais gérer l'argent. De plus, "Jo et Jo" étaient rarement d'accord sur la façon dont il fallait gérer le domaine. Aussi Bouillon décida-t-il de se séparer de son épouse. Installé d'abord à Paris en 1960, il partit pour Buenos Aires et y ouvrit un restaurant français. Après son départ, les dettes des Milandes devinrent encore plus importantes.

Les années soixante constituèrent la période la plus troublée dans la vie de Josephine Baker. Séparée de Jo Bouillon, écrasée par les dettes, courant les cachets à Paris et en tournée, elle se sentait perdue. Elle n'en oubliait pas pour autant son combat pour l'égalité et la fraternité des peuples. A ce titre, elle participa en 1963 à la "Marche de Washington" qui fut l'un des grands moments de sa vie. Le but déclaré de la manifestation était d'obtenir davantage d'emplois et de liberté pour les noirs. Josephine y portait son uniforme de l'armée et faisait partie des officiels sur l'estrade. Ce retour aux Etats-Unis lui permit de se produire au Carnegie Hall de New York la même année, puis au Strand et au Brooks Atkinson Theater où elle triompha.

Josephine Baker ou l'extravagance scénique

Comme l'écrit Phyllis Rose dans sa biographie de Josephine, "pour bon nombre d'admirateurs, Josephine Baker, la vraie, date d'après 1950. [...] La femme totalement fabriquée, chantant dans un micro de strass, portant des robes et des coiffures ahurissantes, le visage couvert de paillettes". Josephine portait des tenues exagérément féminines, tout en courbes et agrémentées de plumes. Elle mettait des paillettes sous les yeux pour cacher ses poches, mais aussi sur les lèvres. Sa présence était toujours plus forte sur scène et sa voix n'avait jamais atteint une telle puissance.

Elle poursuivit également ses tournées en Europe, notamment en Scandinavie qui lui faisait bon accueil. Pourtant, au temps du rock n'roll, Josephine était considérée comme une has-been. Le temps de revues, des plumes, des strass et des paillettes paraissait bien loin et la ceinture de bananes était devenu une image muséifiée. Pourtant, elle gardait son fidèle public, convaincue qu'il ne l'abandonnerait jamais dans l'oeuvre des Milandes. C'est auprès de son auditoire qu'elle trouvait le plus grand réconfort.

1959 symbolisa un come-back prodigieux pour Josephine. Elle se produisit à l'Olympia dans sa nouvelle revue "Paris mes amours". Le spectacle fut un véritable succès et fut présenté aux Etats-Unis sous le titre "The fabulous Josephine Baker". Elle y interprétait de toutes nouvelles chansons, enregistrées sur le label RCA, et ses costumes étaient extraordinaires. Le scénario de la revue, lui, inaugure une trame constamment reprise par l'artiste : l'évocation chronologique de sa carrière, de la Revue Nègre à la guerre en passant par les Folies Bergère et le Casino de Paris.

Des menaces de vente répétées, annonçant la fin des Milandes

En février 1964, le domaine était sur le point d'être vendu pour rembourser deux millions d'anciens francs de dettes. Brigitte Bardot, alors au sommet de sa gloire, lança à la télévision un appel de fonds pour sauver les Milandes. La vente fut ainsi suspendue. Néanmoins, certains détracteurs prirent mal l'appel de Bardot : était-ce légitime d'appeler à aider des enfants élevés dans un château ?... En juillet 1964, alors que Josephine se battait pour sauver les Milandes, elle eut une première crise cardiaque. En octobre, elle eut une autre petite attaque. La gestion du domaine était la cause de l'épuisement de Josephine, mais pas la seule ; les enfants étaient devenus des adolescents et causaient beaucoup de soucis.

Durant toute la dernière partie des années soixante, les Milandes furent sans cesse menacés de confiscation par des créanciers et sauvés en dernière minute grâce aux efforts de Josephine ou de ses amis. Certaines personnes connaissant la situation estimaient qu'elle aurait pu conserver le domaine à condition de vendre une partie des terres, ce à quoi elle se refusait.

En 1968, Josephine se retrouva sur la scène de l'Olympia pour sauver les Milandes, avec l'aide de Bruno Coquatrix et de la firme de disques Pathé Marconi qui édita un 33 tours spécial pour l'occasion. Dalida vint la voir et la soutenir dans son combat.

Elle profita d'être à Paris durant les troubles de mai 1968 pour participer à la marche de soutien à de Gaulle. Le domaine des Milandes, lui, avait été vendu au début de l'année, mais Coquatrix avait réussi à obtenir que la vente soit annulée, et l'on avait donné à Josephine jusqu'à mai pour rembourser une dette qui approchait du demi-million de dollars. Une deuxième vente eut donc lieu en mai, rapportant beaucoup moins que ne valait la propriété et Coquatrix ne put cette fois-ci l'annuler. Néanmoins, Josephine pouvait toujours profiter du château jusqu'au printemps 1969. C'est ainsi qu'elle s'y barricada, décidée à ne pas abandonner son domaine, pendant que ses enfants étaient à Paris. Elle fut expulsée violemment par des hommes engagés par le propriétaire et termina sur le perron de la cuisine en chemise de nuit, à coté d'un amas de détritus.

1969-1975 : Une "résurrection" artistique

Un nouveau toit pour la tribu Arc-en-Ciel

Josephine, suite à son expulsion violente des Milandes, fut hospitalisée mais eut les forces nécessaires pour se produire peu après à la Goulue, le restaurant de Jean-Claude Brialy à Paris. Le lundi, son jour de relâche, Josephine parcourait l'Europe en solitaire pour aller honorer des engagements à Bruxelles, Copenhague, Amsterdam ou Berlin.

Toujours en 1969, la Société des bains de mer de Monte-Carlo la choisit pour tenir le haut de l'affiche du bal de la Croix Rouge monégasque.

Au même moment, la princesse Grace de Mocaco avança les premiers fonds pour l'achat d'une villa à Roquebrune. La Croix Rouge prit le relais. La tribu Arc-en-Ciel trouvait dans cette maison un nouveau repère pendant que Josephine continuait de courir les cachets pour faire vivre sa progéniture. A cette époque, Josephine coordonnait ses déplacements professionnels avec des visites officielles chez les différents ministres de l'Education de la planète, défendant son projet de collège de la Fraternité Universelle.

Un come-back remarqué

Josephine se produisit quatre jours au Carnegie Hall de New York en juin 1973. Agée de soixante-sept ans, elle se présentait au public en maillot couleur chair. Son corps était toujours splendide et ses tenues exhubérantes. Malgré une extinction de voix, le succès fut au rendez-vous, si bien qu'une tournée fut organisée.

Elle s'envola ensuite vers la Suède et chanta au Tivoli de Copenhague qui l'avait régulièrement reçue durant les années soixante. Pourtant, Josephine se trouvait à cette époque très malade. Les soucis que lui causait la tribu et des problèmes cardiaques l'obligèrent à tempérer ses ardeurs scéniques.

Le jubilé de Bobino 1975

En 1974, la Société des bains de mer de Monte-Carlo demanda à nouveau à Josephine d'être la vedette du gala annuel au profit de la Croix Rouge. Le décorateur André Levasseur imagina un show extravagant qui, une fois de plus, racontait l'histoire de Josephine à travers une série de tableaux résumant sa vie : son enfance, la Revue Nègre, son engagement dans la Résistance, etc. Tout le monde espérait que, si c'était un succès, le spectacle monterait à Paris. Et ce fut un succès. Josephine était devenue une légende.

Le Casino de Paris s'étant refusé, c'est Bobino qui accueillit ce spectacle qui devait célébrer les cinquante ans de carrière de Josephine, les cinquante ans d'amour avec son cher Paris. Le 8 avril 1975 fut le jour de la première.

Dans la salle se trouvait le général de Boissieu, gendre de de Gaulle, Sophia Loren, Mick Jagger, Mireille Darc, Alain Delon, Jeanne Moreau, Tino Rossi, Pierre Balmain et la princesse Grace de Monaco, invitée d'honneur. Le spectacle, pour lequel toutes les places avaient été vendues des semaines à l'avance, ne recueillit pratiquement que des critiques extasiées. Après le spectacle, deux cent cinquante personnes étaient invitées à souper au Bristol.

Le lendemain, Josephine donna son spectacle. Le jeudi, elle se leva, passa quelques coups de téléphone, déjeuna légèrement et se coucha pour faire sa sieste habituelle. Elle ne devait plus se réveiller. Ayant sombré dans le coma, terrassée par une hémorragie cérébrale, elle fut immédiatement conduite à la Salpêtrière, où elle s'éteignit peu après.

Les funérailles nationales télévisées auxquelles elle eut droit étaient quasi sans précédent pour un artiste. Le cortège passa devant Bobino où son nom brillait et gagna la Madeleine. Parmi les célébrités et les dignitaires qui, trois jours plus tôt, assistaient à sa première, plusieurs étaient présents, dont la princesse Grace et Sophia Loren. Même morte, Josephine continuait d'être vivante. Le mythe était né dès 1925.